Ittoqqortoormiit, jour 29

Derniers jours au Groenland. Dernières heures maintenant. La mer se prend pour la Méditerranée. Elle brille tant qu'elle en perd toute couleur, elle n'est que soleil blanc. Les montagnes à 43km paraissent plus hautes et plus proches que jamais. David achète des bonbons à la boulangerie du dispensaire après l'école. De la graisse de baleine et de la chair de requin dans les freezers. 

Sivert cueille des petites fleurs violettes entre les rochers surplombant le village, sous un soleil de plomb qui fait scintiller son survêtement Adidas bleu roi. Un couple de phoques raides flotte au gré des ondées, attachés à la jetée. Les chasseurs rentrent de vingt jours d'errance en fendant l'eau à toute vitesse depuis la baie. C'est comme si le village nous préparait ses adieux en se parant de ses plus beaux habits. Les enfants reprennent leurs vies d'enfants comme si nous n'avions jamais existé. Mais les sourires ont changé, plus que polis, ils sont remplis des rires passés. Daniel a sorti son manteau pour la première fois ce soir en quatre semaines. Sussi et lui rodent pour un regard ce soir autour de l'école. Pas de cour d'école pour les récrés, les enfants sont libres de vagabonder dans ce microcosme sur lequel ils règnent en maîtres.

La vie continue et chacun s'agite à ses activités. Impossible de se dire qu'on va quitter cette bulle de confort et de douleur. Laisser ces enfants derrière nous en décollant à la verticale et rapetissant à l'horizon. À vrai dire, on ne leur dit pas vraiment au revoir. On se volatilise dans le déni complet du jour suivant sur une autre terre. "On fait comme si."

Haut-le-coeur émotionnel quand l'hélicoptère quitte le sol inhospitalier. Les enfants ne sont pas là mais les larmes toutes proches. Ils sont à l'école. Le bourdonnement des pales les fait peut-être tourner la tête vers la fenêtre en ce moment-même. C'est dur de partir sans dire au revoir. L'alternative est tout aussi difficile mais la reconnaissance mutuelle apaise le coeur.

Hier soir sous le ciel rose et bleu, les icebergs noirs se détachaient de l'eau miroitante. Ce matin, c'est à notre tour de nous détacher de cet endroit. "Fictitious point" qu'ils disent sur le ticket de retour. On ne pourrait pas dire mieux. 

Neerlerit Inaat, retour au point de départ, point de contact. Le désert arctique, quoique plus accueillant qu'à l'aller car rincé de sa poussière. Toujours aussi infesté de moustiques tenaces ceci dit. À quelques kilomètres de là, Ittoqqortoormiit baigne dans un soleil grandiose. Un dernier adieu à l'été avant de retrouver son vernis polaire. La neige sera là dans deux jours seulement. Comme pour nous faire croire au rêve de l'été arctique jusqu'au bout. Nous épargner de la réalité.

C'est Izac qui s'occupe de préparer notre avion sur la piste. Une heure et demie de retard et un excédent de 300 kilos dans l'appareil qui vaudra quelques surprises à l'arrivée pour certains d'entre nous. Un coucou dont les hélices balancent des tornades de sable et de poussière aux yeux des badauds curieux. Dans la lettre d'amour que Daniel a écrite à Sarah, il dit qu'il veut travailler ici quand il sera grand. 

Après le décollage, on aperçoit le village tête d'épingle au milieu de la terre morte et blanche. Toujours impossible d'y croire. Et pourtant c'est derrière nous maintenant. Une poussière de vie, de vies et d'espoirs. Au large, l'iceberg qui nous narguait depuis des semaines s'avère être de la même taille que cette parcelle imaginaire aux 450 âmes. La langue groenlandaise exige des silences dignes des plus beaux poèmes. Le petit bout de terre fertile diminue lentement, jusqu'à disparaître tout à fait pour laisser place à la mélodie solitaire des montagnes.

Ittoqqortoormiit, jour 27

Ce matin, les nuages forment une lucarne horizontale sur les montagnes qui s'étendent au large de la baie. Au supermarché, on achète des fleurs en plastique tandis que j'achète un paquet de marshmallows pour le même prix. Au lieu d'acheter des chaussures, beaucoup trop chères bien qu'un beau souvenir. 

Aujourd'hui, on enterre un ancien habitant du village pendant longtemps exilé au Danemark. Sa terre de coeur pour dernière demeure. Les bouquets multicolores défilent sur le tapis roulant. Il serait vain d'espérer des fleurs fraîches. Tribut éternel. Les quads s'entassent derrière l'église tandis que le pick-up béant attend patiemment devant l'entrée. Les chants s'échappent dans l'air aquatique et piquant. Tout le village se presse chargé de bouquets en plastiques de tailles et formes diverses. Bleus de travail qui battent les graviers, cigarette à la main et qui ressortent aussitôt après avoir déposé leur reconnaissance.

Monica n'est pas allée à l'école aujourd'hui. Elle s'est rendue au cimetière dans sa doudoune rose avec sa mère. Maluna slalome entre les croix pour venir se serrer contre moi. Moment touchant qui suspend le temps. Soudain je me dis que j'ai bien fait de venir. Ma place était là, à serrer cette petite fille contre moi. Juste être là. Dans ce moment. Une empreinte qui se maintiendra après mon départ peut-être. Les enfants jouent à sauter entre les tombes encore vierges. Les adultes recouvrent peu à peu le cercueil de terre grumeleuse en prenant soin de ne pas enfouir les fleurs. Le cadre en bois reste apparent et témoigne encore une fois du caractère unique de cet endroit. 

La fumée de la décharge continue d'embaumer la colline voisine. Les costumes blancs traditionnels échangent des poignées de main chaleureuses. Le rassemblement finit par se disperser et chacun redescend vers le village par la petite route en gravier, les enfants debout à l'arrière des pick-ups et les adultes à pied.

Ce soir, une percée en fusion dessine l'horizon au dessus de la mer grise. Entre les mers grises. Vision divine et apocalyptique. Au loin, le phare d'un cargo brille comme une météorite. Plus tard, le vent du nord toujours solaire vient dévoiler toutes entières les montagnes plus grandioses que jamais. Le vent est présence ici. Le bleu nuit prend tout son sens. 

Ittoqqortoormiit, jour 26

Hier matin, j'ai vu le portrait de Baudelaire dans l'empreinte d'une chaussure laissée dans le sable. Plus tard, j'ai perdu mes propres chaussures. Situation absurde. Week-end de house parties. À la fermeture du bar de la ville, c'est la chasse à qui payera sa maison pour les âmes en peine. Vendredi soir, c'est le cottage cossu des parents de Niels. La vue sur la baie depuis le salon feutré est extraordinaire. La mafia des ados s'adonne au poker sous le plafonnier de la salle à manger qui diffuse une lumière théâtrale. 

Au réveil, le village baigne dans un halo flou et lumineux qui embaume les collines de mélancolie. Les nuages rasants éblouissent et tourbillonnent. Plus tard, le sourire de Robert au milieu du gymnase. Il a l'air touché ou peut-être que c'est seulement moi quand il m'offre son bracelet-prénom fait de petites perles en plastiques. "Why? - Because I'm Jay. - Oh so I'm Robert? - Yes." Son sourire est le même mais quelque chose change dans ses yeux, imperceptiblement plus sombres. Le sourire complice de Daniel aussi. Les enfants ont grandi. Le gymnase se vide finalement et c'est le silence des néons qui remplace les rires clochettes. J'aimerais savoir ce qu'ils deviennent.

Le soir, c'est la maison du responsable du gymnase qui nous accueille après une tentative ratée d'aller une dernière fois au bar. Tous les âges sont là ce soir encore mais l'ambiance est sensiblement moins bon enfant. Comme au cou des locaux au bar, on retrouve ici aussi des stigmates des enfants fantômes et de leurs créations. Photos sur les murs et colliers en pâte à modeler. Bols en perles fondues et cadavres de bières sur la table basse. La soeur de l'hôte a une balafre qui divise son front en deux,  des scarifications le long des avant-bras et des cratères dans la peau qui peinent à cicatriser. Diana a 37 ans et elle est déjà grand-mère de deux petites filles. Un sourire aimable et narquois, cynique et sincère. Le petit salon est bondé, le taux d'alcoolémie ambiant suffisamment élevé pour imprégner les murs. La testostérone déborde et les étrangers font des émules. Le plafond bas fait office d'autocuiseur. 

Dehors, le village détrempé dévoile son unique route en béton qui relie la jetée au supermarché. Niels nous raccompagne en slalomant entre les innombrables mares puis s'abrite du vent qui vient des terres en bifurquant derrière l'église.

Ce soir, la mer est blanche, noire, grise et bleue. Les couleurs se superposent et se fondent avec du ciel qui se moque de différencier un quelconque horizon longiligne. Au coucher du soleil vers vingt-deux heures, le ciel se teinte de parme à l'Est et de corail à l'Ouest. Jamais je ne me lasse de contempler les figures abstraites qui se dessinent entre les icebergs à la surface de l'eau tantôt plate, tantôt démontée.

Ittoqqortoormiit, jour 24

Ici, on creuse les tombes pendant l'été. Avec le permafrost et la roche pour seul plancher, autant oublier l'hiver six pieds sous terre. Il n'y a pas non plus de noms inscrits sur les longues croix blanches, seulement des numéros.

Au petit matin, la mer est laiteuse comme si elle avait englouti le lever du jour. Des ondées noires balayent le fjord vers l'océan et dessinent des taches kaléidoscopiques. La lumière est rose.

Ittoqqortoormiit, jour 23

Réveillée par l'appel de la nature ce matin. Les chasseurs ont abattu un morse femelle aux portes du village. L'appel de la mort peut-être plutôt. On court comme on s'arrêterait pour regarder un accident au bord de l'autoroute. Curiosité morbide. Bientôt l'eau devient épaisse et rouge, et alors la carcasse se dévoile dans un silence affairé.

La chair est noire, les défenses courtes pointent déjà depuis longtemps vers le ciel. Traverser le village n'aura jamais été aussi rapide que pour assouvir cet instinct primaire dont la décence nous souffle qu'il est honteux mais qu'on ne peut pourtant pas ravaler une seconde.

C'est en réalité le policier qui a abattu la bête, venue s'échouer dans cette petite crique car malade. Les hommes travaillent la chair à mains nues et les entrailles encore chaudes flottent à la surface de l'eau devenue portail des enfers. Bruit des couteaux qu'on aiguise machinalement. Le sang forme des traînées grandioses en étant aspiré par la marée plate du fjord. Les hommes finissent par abandonner la viande impure et morcelée après avoir longuement usé leurs couteaux.

Les chiens chefs de meute ont droit à un festin à ciel ouvert. Ils lorgnaient les hostilités depuis un moment déjà, feignant un désintérêt et un calme olympiens. Les chiens redeviennent loups tandis que leurs crocs et leurs pattes absorbent le sang de la bête. Princesse Mononoké et ses loups gargantuesques.

Sans y penser, le temps passe. Un tel spectacle n'arrive qu'une fois dans une vie. L'eau reprend peu à peu ses forces face à l'encre rouge qui colore encore les pierres alentours. Sur le chemin du retour, le temps se gâte considérablement comme pour nous punir d'avoir en quelque sorte apprécié ce déluge d'horreur sublime. J'ai le goût du sang dans la bouche. Aller se laver les mains sans y penser rien qu'à l'idée de ce qu'on vient de faire.

L'oscillation reprend son jeu aujourd'hui encore. La barbarie du spectacle de la nature laisse place à la rentrée des classes des enfants. La tradition veut que les parents fiers de leur progéniture jettent des pièces de monnaie en l'air. Tout le monde se précipite dessus poliment. Ce soir, les femmes célèbreront cette journée en jouant aux cartes et en pariant de l'argent. Motif récurrent de récupération des évènements liés à l'enfance pour en faire des prétextes de débauches adultes. On dépossède les enfants de ces journées qui leur appartiennent toutes entières. Spécifique à l'Est du Groenland. À la place, on leur donne des bonbons. Leur enfance est dans ces sachets bariolés.

Le vent s'est levé ce soir et balaye le village presque noir dans un souffle furieux et sans vergogne qui fait siffler les fenêtres.

Ittoqqortoormiit, jour 22

Ces dernières journées ont été riches en ennui terrible et en sensations extrêmes. Conduire un quad à toute allure le long de la baie des morses, le vent glacial qui prend à la gorge et l'adrénaline aux tripes. Les larmes coulent toutes seules. Le rire qui monte aussi, incontrôlable. Le vrombissement du moteur puis le silence solide de la rivière qui gît en bas de la montagne à deux bosses. Le sentiment de liberté poussé à bout. Toujours, la mort toute proche avec les peaux de phoque éventré étendues à même la roche le long de la route. On prend un chasseur en autostop. L'eau est au bleu noir. L'ours pas loin.

Ce soir, c'est les gros mots qui sortent tout seuls au contact de l'océan arctique à deux ou trois degrés. Se baigner dans le grand Nord. On perd le contrôle de son corps et on se blesse sans même le sentir tant le froid anesthésie l'enveloppe. L'impression d'être complètement bourré quand ses membres ne répondent plus et qu'on est incapable d'enfiler son pantalon tant les orteils sont endormis, passés de l'autre côté. Le froid ne vient pas instantanément mais il est mordant à en faire tourner la tête et la raison. On passe par la haine du monde entier puis l'apaisement ultime vient de lui-même. J'ai jamais eu meilleure mine et des yeux plus brillants que maintenant. 

Le monde est flottant et l'amor fati encore plus grand, grisé par l'afflux sanguin. "Whatever happens, everything will be fine." Le chai tea du vainqueur. L'esprit en paix, les détails disparaissent face à l'hypothermie.

Ittoqqortoormiit, jour 19

Le brouillard aujourd'hui. Le village disparaît complètement derrière un épais rideau blanc et humide. L'ours polaire rôde dans la baie où on ne voit pas à dix mètres. Au dessus de la décharge, les mouettes et les corbeaux se disputent le royaume caché des hommes. L'univers entier est englouti dans une douce mélancolie. L'amour et la violence toujours en toile de fond. La glace est bleue et la neige rouge de poussière.

Niels balade une poussette silencieuse dans la brume. Le gros rocher endormi est désert, les chiens silencieux. La houle gronde derrière les fenêtres. Le clocher de l'église sonne le baptême du petit frère d'Oscar. "Ce qu'on est n'est rien. C'est ce qu'on cherche qui est tout". Depuis trois jours, les lampadaires baignent désormais la nuit d'une couleur orange et solaire. 

Ittoqqortoormiit, jour 18

Les carabines plantées dans le sable et sur le dos des adolescents. On a fait un feu sur la plage et coupé des fruits, cadeaux des dieux. Le goût est indescriptible. L'air a le goût d'eau de mer. Toutes les extrémités cessent de vivre et le coeur gèle lentement. La température avoisine zéro. 

La barrière de la langue réduit les ambitions. Sentiment immense de frustration de n'être que des babysitters, des entertainers pour ces enfants. Difficile de croire qu'il restera quelque chose de notre passage. C'est une bulle ici, un rêve, comme si la vie n'y existait que pendant ces quatre semaines. Impossible de croire que ce qui s'y passe aie un lien avec le reste de l'ordre du monde. Autoréférentiel. Pensée nombriliste mais pas simple de lutter contre tant le temps, les choses et la vie sont sans comparaison ici. 

Les nuages sont à hauteur d'eau ce soir, balayés par le vent dans des trainées infinies. Le supermarché est redevenu le havre de rêve qu'il est censé être.

Passé un certain âge, la douceur s'efface de la plupart des visages et laisse place à un mur impénétrable. Gravité sans mesure. L'épreuve de la vie d'ici laisse une marque qui impressionne les nouveaux venus et les tièdes vivants. Mais le sourire rare qui perce à travers l'orage est sincère.

Les jeux sur la plage sont interrompus par la détonation acide d'une balle qui traverse l'air glacial. Mon sang se glace et celui du phoque qui patauge à quelques mètres aussi. Il part se dissimuler entre les icebergs un peu plus en retrait et les enfants reprennent leur farandole. Toujours cette oscillation du sublime, entre les rires des enfants et le sifflement de la mort qui persiste dans les tympans. Vie polaire bipolaire.

Ittoqqortoormiit, jour 16

Le genre de situation qui n'arrive qu'une seule fois dans une vie: se précipiter hors du supermarché pour aller apprécier la visite d'un ours polaire à quelques mètres au large du village. Quelques minutes plus tôt, j'avais remarqué les larges plaques de glace propices aux balades du roi blanc. Pour certains, la dernière rencontre remontait à plus de vingt-cinq ans. Mais certainement pas pour les habitants de ce nid de coucou polaire. L'ambiance dans les rues est électrique, comme sur le fil. L'ours se pavane de long en large, on le suit à la trace. Les chiens tirent sur leurs laisses comme des furies et aboient comme des petites filles énervées et capricieuses.

La tension est palpable et grandissante, l'ours est plus rapide que tous et on se repère aux bourdonnements des quads qui arpentent les chemins de traverse. Les laisses finissent par lâcher par endroits et les combats de chiens prennent le relai. Quand l'ours s'est rapproché dangereusement des rochers, à cinq ou six mètres, ils ont voulu tirer en l'air pour lui faire peur mais le fusil s'est enrayé. Grand prince, il a fini par rebrousser chemin dans l'autre direction et repartir de là où il était venu, la décharge à ciel ouvert derrière la colline, qui l'avait d'ailleurs rendu à moitié noir. On ne sait d'ailleurs pas ce qu'il advient des sacs des toilettes une fois qu'ils sont collectés, personne ne le sait, ou plutôt personne ne veut savoir.

On passe le reste de la journée sonnés de cette rencontre impromptue et surréaliste. Apprendre la sensation d'une peur nouvelle et physique, menace sourde mais bien présente. Apparition paisible mais terrifiante, indirectement. La beauté, la grâce et la terreur toujours. La beauté qui fait peur, cadeau de la nature à double tranchant. On touche au sublime pour de bon.

Les ours polaires sont donc vraiment là, ce n'est pas un mythe pour nous garder dans les murs. Ce qui fait le plus peur dans le fond, ce n'est pas le fait de voir un ours polaire mais c'est surtout quand on ne le voit plus. La nature reprend ses droits, sa place de maîtresse de la vie des hommes. Elle est la seule juge, l'oeil toujours ouvert, omnisciente et omniprésente. 

Devant le spectacle de la nature, on ne peut que s'arrêter de vivre pour vivre alors encore plus fort. On s'arrête et on apprécie, quels qu'en soient les risques et les conséquences. Tous les enfants sont là, aussi. La douceur dans la tempête.

Ittoqqortoormiit, jour 15

Le bateau s'en est allé. Les Cronos et les Triton ont remplacé les Royal Arctic. Les enfants et les nouveaux containers font connaissance. Le village n'a jamais été aussi bruyant que quand le cargo rapetisse à l'horizon, des cris des enfants et du tambour des containers à moitié vides. 

À l'autre bout de l'école, loin des coloriages et des Legos, c'est le camp d'été d'une dizaine d'alcooliques "anonymes", la notion d'anonymat restant toute relative dans un village de 450 âmes. Un des enfants fait la grimace quand on prononce le mot "maman". Anaana. ANAANA. Les coups de tondeuse apparents dans les cheveux en brosse d'un petit garçon concentré sur une partie d'échecs. 

Pincement au coeur devant le spectacle du départ d'un vieil ami qui disparaît lentement à l'horizon. On se sent abandonnés. Les bandes d'une vieille cassette vidéo éventrée ondulent dans un courant d'air.

Au magasin, on commence à sortir les fruits frais et chacun joue des coudes dans une farandole qui ressemble à un jour de soldes un peu étrange. Le concombre n'a jamais goûté meilleur. À vrai dire, il a un tout nouveau goût inouï.

Ittoqqortoormiit, jour 14

Les lendemains de cargo sont un peu des jours fériés ici, tant les activités normales sont désertées. Au magasin pas encore ravitaillé si ce n'est en chips et bonbons pour les enfants, il n'y a plus d'oeufs ni de légumes congelés. Le fromage sophistiqué arrive au compte-gouttes. La caissière compte les bouts de viande comme des jours de prison. Plus que du porc dans les freezers, leur noblesse a eu raison des autres. 

Difficile aujourd'hui d'accepter l'ennui si loin de tout et pourtant jamais vraiment seul. Outre le décor, les jours se ressemblent. Le temps est long. Mais le sourire doux et impertinent des enfants assouplit la dureté des heures lentes. 

Des supporters qui m'observent à travers la fenêtre de leur salon pendant que je cours dans la salle de sport ce matin. L'installation est flambant neuve en apparence et pourtant une seconde d'inattention suffit à s'électrocuter gentiment sur la machine. La pluie embaume l'extérieur. 

L'autre soir, c'est deux gamins qui nous pointaient des fusils au nez par la lucarne de la salle de bain pendant que leurs parents perdaient la tête dans la pièce d'à côté. Sentiment étrange, où est le jeu et où est la réalité? Quoiqu'il en soit, on a pressé le pas avec un air poli et absent. 

Ce soir, le soleil est revenu et rend la colline jaune et la mer d'autant plus argent. Accalmie momentanée. 

Ittoqqortoormiit, jour 13

La délivrance ce soir quand le porte-containers a atteint la plage. L'air s'est rempli de la vigueur de la glace à l'eau de mer, tout sent l'hiver. Feu d'artifices aveugle sur le port. Les enfants n'avaient à la bouche que les trésors tant attendus que contient ce bateau rêvé: Jolly Cola, Haribo, chips... Maintenant c'est le bal des grosses fourmis mécaniques pour décharger la cargaison. Tout le monde était là pour lui souhaiter la bienvenue après des mois de privations multiples. Le village se remplit des cris impatients des enfants et de la sirène rauque du monstre marin. 

On n'est plus vraiment seuls à cet instant sur notre gros rocher inhospitalier. Excitation contagieuse. De petit point à l'horizon, le cargo est devenu une véritable usine à nous ravitailler après s'être frayé un chemin pénible à travers le labyrinthe de glace. D'ici quelques jours, il laissera place à la fièvre acheteuse.